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Portrait de Zeina Abirached, illustratrice et autrice du roman "Le piano oriental"

Browsart vous dresse aujourd'hui un portrait de l'illustratrice et autrice franco-libanaise Zeina Abirached, et vous présente quelques-uns de ses ouvrages.

 

 

Portrait d'une artiste marquée par un devoir de mémoire

 

Née à Beyrouth en 1981, arrivée à Paris en 2004, Zeina Abirached passe son enfance dans une maison établie sur la "ligne verte" : la ligne de démarcation qui coupait la villede Beyrouth en deux pendant la guerre civile, séparant les quartiers musulmans de Beyrouth-Ouest des quartiers chrétiens de Beyrouth-Est.

 La ligne de démarcation cesse d'exister au moment de son adolescence, pendant la reconstruction : Zeina découvre alors, à pieds, sa ville et ses quartiers, et s'approprie pour la première fois son territoire. 

L'artiste débute son cursus artistique au sein de l'Académie Libanaise des Beaux-Arts, avant de rejoindre l'Ecole des Arts Décoratifs à Paris, où elle intègre un cursus spécialisé en animation.

Dès 2002, Zeina écrit et dessine ses premiers ouvrages en lien avec son pays natal, le Liban. 

En 2008, l'artiste rencontre un premier grand immense succès international avec sa bande dessinée auto-biographique "Mourir - Partir - Revenir, le jeu des hirondelles", sélectionnée au festival d'Angoulème.
L'histoire se passe en 1984 à Beyrouth, au 38 de la rue Youssef Semaani, dans l'entrée de l'immeuble de son appartement, situé sur la ligne de démarcation. L'entrée était souvent la pièce la plus sure, car la moins exposée aux bombardements : tous les voisins sont là aussi, présents.

 

Le livre raconte l'histoire de chacun de ces personnages qui se croisent dans l'entrée, de leur histoire commune et du microcosme qu'ils forment.  Plongés dans le décors de ce hall exigu, Zeina Abirached raconte à ses lecteurs la guerre et les évènements qui se passent à l'extérieur.

 

A travers ses ouvrages, Zeina tente de construire un récit, qui parle de son pays natal, de la guerre civile qui le ravage entre 1975 et 1990, et de l'avenir du Liban. Comme tous les artistes et intellectuels libanais de sa génération, Zeina s'applique à raconter ce qui a été omis par ailleurs, tentant d'échapper à une forme d'amnésie collective.

 

"Et c'est vrai que les artistes, les intellectuels, les écrivains, les artistes de toutes les disciplines d'ailleurs, que ce soit au théâtre, la photo ou les (...) plasticiens, la bande dessinée, enfin, tous se sont appliqués à justement construire ce récit face aux non-dits officiels et à cette espèce d'amnésie collective." Zeina Abirached

 

Elle écrit et dessine ensuite plusieurs ouvrages en lien avec l'histoire de son pays d'origine, notamment "Le Piano oriental", qui reçoit de nombreux prix en 2016 (Finaliste Prix de la BD Fnac, Sélection festival d'Angoulème, Prix Phénix de littérature, ...).

 

"Le piano oriental", entre fiction et réalité (2016)

 

 

 

L'histoire, inspirée de la vie de ses ancêtres, commence à Beyrouth dans les années 1950, au moment où son arrière grand-père de l'écrivaine se met en tête de jouer de la musique orientale sur son piano droit.
Le problème, c'est que l'intervalle entre les touches d'un piano droit est d'un ton ou d'un demi-ton. Or, dans la musique orientale, l'intervalle entre les notes est d'un quart de ton. Pendant dix ans, il cherche une solution mécanique pour arriver à jouer un quart de ton sur son piano, sans en changer l'aspect.
Folle tentative pour rapprocher les traditions musicales d'Orient de d'Occident, ce piano au destin méconnu n'aura vu le jour qu'en un seul exemplaire, juste avant que la guerre civile ne s'abatte sur le Liban. Une métaphore amusante - et touchante - de la rencontre de deux cultures, de deux mondes, qui cohabitent chez Zeina et dans son oeuvre.

 

 

A son arrivée à Paris en 2004, Zeina Abirached rencontre le pianiste franco-grec Stéphane Tsapis, et lui parle du piano de son arrière grand-père. Le pianiste, sensible à son histoire, la garde en mémoire.
Quelques mois plus tard, Zeina Abirached reçoit un appel en provenance de Tournai, en Belgique, de la part du confectionneur de piano Luc-André Deplasse, qui lui propose de reconstruire le piano oriental.
Depuis Beyrouth, via Skype, la mère de Zeina Abirached montre à Luc-André comment fonctionne le piano de son grand-père. Trois mois plus tard, Luc-André met au point le premier piano européen-oriental, en transformant un modèle Yamaha existant.

Prendre refuge (2018), deux histoires d'amour qui s'entremèlent

 

 

 

En 2018, l'artiste co-publie le roman graphique "Prendre refuge", scénarisée par Mathias Enard (Prix Goncourt 2015).
Le livre retrace deux histoires d'amour atypiques, deux récits qui s'entremêlent, qui se déroulent au milieu de deux époques complexes.
La première se déroule en 1939, en Afghanistan. Autour d’un feu de camp, une voyageuse européenne, Anne-Marie Schwarzenbach, tombe amoureuse d’une archéologue. Cette nuit-là, les deux femmes l’apprennent par la radio, la Seconde Guerre mondiale éclate.
La seconde se déroule à Berlin, en 2016. Karsten, jeune Allemand qui se passionne pour l’Orient rencontre Nayla, une réfugiée syrienne, dont il s’éprend, malgré leurs différences.
Alliant les contraires, rapprochant des êtres qui n’auraient jamais dû se croiser, l’album propose une réflexion sur la difficulté d’aimer aujourd’hui comme hier.

Zeina Abirached et le rapport au dessin

 

Si Zeina se passione depuis son plus jeune âge pour la BD, c'est surtout le besoin de raconter qui la pousse à écrire et dessiner. La bande dessinée lui semble alors être le médium le plus approprié pour le faire : le dessin permettait de représenter ce que l'on ne pouvait plus voir. 
J’ai cette volonté de dessiner ce qui disparaît, de rattraper ces choses avant qu’elles ne disparaissent. Comme le quartier central de Beyrouth qui a été totalement reconstruit… Je me rendais compte récemment en le faisant visiter à des amis français que je parlais de ce quartier avant la guerre comme si je l’avais connu.
Le dessin doit raconter, servir à retrouver des images mais aussi rendre familiers les endroits interdits.  "
Zeina Abirached adopte un style assez minimaliste, propre à elle, que l'on retrouve à travers ses différents ouvrages. Il se caractérise par des petits personnages ressemblant à des marionnettes, toujours en noir et blanc.
En adoptant ce style, Zeina Abirached cherche avant tout à se débarrasser de tout ce qui n'est pas indispensable dans la case. 
Son univers artistique est souvent comparée à celui de Marjane Satrapi, autrice et dessinatrice de Persépolis. Zeina affirme s'inspirer plutôt du dessinateur David B. qui lui même inspira M. Satrapi.